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Cahiers du cinéma #678 : Cannes 2012

Encore en kiosque en ce jour de remise de Palme d'or, le numéro de mai des Cahiers du Cinéma confirme qu'il y a toujours une bonne raison de lire la nouvelle équipe rédactionnelle à tête de la revue depuis trois ans.


Cannes 2012/Cosmopolis/David Cronenberg/Moonrise Kingdom/Wes Anderson/Denis Lavant/Yousri Nasrallah/Xavier Dolan/Inde/Colombie/Charles Tesson/Edouard Waintrop/ACID/The Day He Arrives/Hong Sang-soo/Tribeca/Pelechian/ McElwee/Tim Burton/Gaumont/World Cinema Foundation/Millenium/Drive/La Taupe/Djibril Diop Mambety/Youri Norstein


Mais l'objet de ce message dominical n'est pas d'évoquer la qualité d'un article en particulier (quoique nous n'y reviendrons le mois prochain) mais sur un choix graphique audacieux et ambitieux. En effet, depuis décembre 2010, les Cahiers ont choisi de ne plus céder aux lois commerciales de la presse en général et plus particulièrement de cinéma avec une couverture photo. Depuis des mois, les Cahiers ont choisi de faire leur "vitrine" un espace d'expérimentation visuelle dont la couverture de ce mois-ci en est l'apothéose. Pour nous, vous l'aurez compris, c'est une totale réussite. Ce cercle orange, triangle blanc sur fond rouge n'est pas sans évoqué les tableaux de Malevitch. Cette abstraction graphique témoigne d'un recul salvateur face à la course mercantile qu'il peut exister entre les revues.

Les Cahiers disent non à cette quête mensuelle du tape à l’œil et ce grâce au talent de Julia Hasting, designeuse allemande. L'artiste officie pour Phaidon, repreneur des Cahiers du Cinéma en 2009.

Ce désir de prendre de la hauteur face à l'actualité cinématographique mensuelle parfois gargantuesque, et de ne pas rajouter de l'image sur ce flux constant ce traduit également dans les choix éditoriaux du magazine. Explication de Stéphane Delorme, rédacteur en chef.

Faire une revue de cinéma n’est pas très éloigné du travail de programmateur. Que programme-t-on dans un cinéma ? Dans un festival ? À Cannes ? En compétition ? Ou ailleurs ? Programmer, c’est penser une grille, avec des places, des inclus et des exclus, des ouvertures et des clôtures. Cela suppose une sélection et une hiérarchie. Mais on ne programme que pour quelqu’un, on le guide. Cela suppose donc une altérité.
C’est un beau mot mais qui n’a pas bonne presse aujourd’hui. Défendre cinq ou six films par semaine, comme le font les quotidiens et les hebdomadaires, revient à annuler ce travail de programmation. Les films sont tous dans le même tas, tout se vaut. On se demande bien comment un lecteur peut s’y retrouver ! La mission de la critique est au contraire de choisir, de trancher, de conseiller ce qu’il faut voir en premier, ce qu’il ne faut pas rater. On vit un étrange moment, où à la peur de perdre de l’espace dans la presse (il faut bien justifier le nombre de pages pour sauver les pages cinéma) s’ajoute la peur de perdre le large public (il faut donc aimer les gros films) et la peur de « tuer » les petits films (qu’il faut forcément défendre…). La situation depuis le début de l’année devient dramatique : on a le sentiment que, sauf navet, tous les films sont défendus. Les Cahiers, par contraste, paraissent bien sévères. Cinq ou six films aimés par mois ![...] Trop de films sortent, la situation devient absurde. À l’heure où les films restent deux semaines à l’affiche, il faut que la critique frappe fort et juste et assume son rôle de guide. Sinon les films importants ne seront pas vus.
Quand on vous dit que les Cahiers du cinéma est la meilleure revue de cinéma de la première à la dernière page, vous nous croyez ?

1 commentaire:

stephane delorme a dit…

Faire une revue de cinéma n’est pas très éloigné du travail de démolisseur. Que démoli-t-on dans le cinéma ? Dans un festival ? À Cannes ? En compétition ? Ou ailleurs ? Démolir, c’est poser une grille, avec des exclus , des fermetures et des clôtures. Cela suppose une démolition sans vergogne . Mais on ne démolit que pour quelqu’un, mais pour exister, construire sa renommée. Cela suppose donc un aveuglement despotique.
C’est un beau mot mais qui n’a pas bonne presse aujourd’hui. Détruire tous les films chaque semaine (à l'exception des films américains des années 70), , revient à annuler le travail des cinéastes qui encombrent nos écrans. Les films actuels sont tous dans le même tas, tout ce vaut. On se demande bien comment un lecteur peut avoir envi d'aller au cinéma ! La mission de la critique est donc de démolir systématiquement, d'épargner les quelques films réalisés par des amis (ou collègues critiques), de trancher, de déconseiller d'aller voir ce qu’il faut voir en premier, et rater systématiquement ce qui va devenir un classique. Je vis un étrange moment, où à ma peur de perdre ma place dans la presse (il faut bien que je justifie le nombre de démolitions pour exister dans le monde de la critique de cinéma et chez Phaidon) s’ajoute ma peur de plaire aux cinéphiles (il faut que je déteste les beaux films) et mon goût pour « tuer » les petits films (qu’il faut forcément achever…). La situation depuis le début de l’année devient dramatique : j'ai le sentiment que, sauf les navets des vétérans du nouvel Hollywood, tous les films sont à démolir. Les Cahiers ( c'est à dire moi, Stéphane Delorme), paraissent souvent bien sévères. Cinq ou six cent films démolis par an ![...] Trop de films sortent, la situation devient absurde. À l’heure où les films restent deux semaines à l’affiche (beaucoup trop), il faut que la critique frappe fort, aveuglément et assume son rôle de tueuse. Sinon les films américains des années 70 ne seront pas revus.

Stéphane Delorme (démolition de films, et défense du cinéma américain des années 70)