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Ken Russell, l'iconoclaste

A l'occasion de la sortie événement en Angleterre du film Les Diables (1971) de Ken Russell (1927-2011) dans une édition double dvd (prochainement disponible dans notre boutique en ligne) retour sur le réalisateur culte d'Altered States (Au-delà du réel) et de Tommy avec l'article hommage de Jean-Baptiste Thoret paru dans Charlie Hebdo.

Ken Russel, Queer et baroque (1927-2011)

Personne n'a oublié la malformation dorsale de Vanessa Redgrave dans Les Diables (1971), nonne lubrique qui, dans la France obscurantiste du XVIIe siècle, accusa l'abbé Urbain Grandier (Oliver Reed) de sorcellerie à défaut de le posséder physiquement. Ou encore cette lutte ambiguë qui, dans Love (1969), oppose le même Oliver Reed à Alan Bates, deux hommes massifs, nus comme des vers, et premier acte provocateur de Ken Russell, futur réalisateur de Mahler, Tommy, Savage Messiah, Au-delà du réel et autre Jours et nuits de China Blue.



Oublié depuis une vingtaine d'années des cénacles critiques et du public, Ken Russell fut pourtant une rock-star du cinéma. En 1975, tout le monde se serait damné pour apparaitre dans l'un de ses films. Souvenez-vous du casting de sa comédie musicale Tommy : Roger Daltrey, Tina Turner, Ecric Clapton, Jack Nicholson, Elthon John (pour lequel il signera plus tard le clip de Nikita) ou encore Pete Townshend. Est-ce un hasard si, au début des années 1980, le clip vidéo et l'esthétique bariolé de la nouvelle chaîne MTV ont tant pillé l’œuvre de Russell ?
Venu au cinéma par la photo (puis la télévision), à l'instar de Kubrick, dont il partageait le tropisme satirique et grotesque - l'immense pénis en plâtre que Malcom MacDowell écrase sur la figure de la femme aux chats dans Orange Mécanique n'aurait pas dépareillé dans l'univers baroque et sulfureux de l'auteur du Repaire du ver blanc -, Ken Russell fit une apparition séismique sur la scène cinématographique britannique à la fin des années 60, creusant à coup d'images scandaleuses et colorée une tranchée nouvelle entre le réalisme social de l'époque anglaise (Reisz, Anderson, Richardson), les films kitsch de la Hammer et les rêveries poétiques du duo Powell / Pressburger.



Les années 70, décennie de toutes les audaces formelles et libertaires, allèrent comme un gant à ce pasticheur fou au style baroque, maniant le camp et le mauvais gout carnavalesque avec la même dextérité que les biopics bigger than life d'artistes mégalos et déjantés (les Who, Liszt, lord Byron) qui le rendront célèbre. Ken Russell, c'est Orson Welles et John Waters, l'intellectuel Eisenstein qui, dans son coin, dessinait des petits croquis cochon. La sexualité et la religion, les institutions et le puritanisme, le grotesque des rituels et l'indifférenciation des sexes, soit les motifs/cibles favoris de Russell, dont on identifie l'origine lors d'un voyage de noces à Lourdes en 1958, où, ulcéré par l'exploitation mercantile des apparitions de la Vierge, il décide de réaliser un documentaire à charge pour la BBC, aussitôt suivi de peep Show, consacré lui à la prostitution. Et puis, la découverte du Concerto pour piano n°1 de Tchaïkovski qui, à l'âge de vingt ans, provoqua chez lui une extase.
Celui que Leslie Caron appela un jour "le Fellini du Nord" survivra difficilement aux seventies. Après l'échec commercial de Valentino (1977), vision sulfureuse et outrancière de l'acteur séducteur éponyme des années 20, la filmographie de Russell perd de sa puissance visionnaire, son rêve d'adapter Gargantua de Rabelais s'éloigne, les folies formalistes n'ont plus la cote et les tabous retrouvent de leurs vigueur : Au-delà du réel et ses visions psychédéliques, Gothic (et sa nuit d'orage et d'orgie au cours de laquelle lord Byron et Mary Shelley imaginèrent le personnage de Frankenstein), Le Repaire du ver blanc et même la Putain, version clinique et vitriolée de Pretty Woman, témoignent d'une marginalisation progressive de Russell, qui finira reclus dans sa maison située aux abords du Lake District, dans la région de Cumbria.

Jean-Baptiste Thoret in Charlie Hebdo #1016 - décembre 2011 - p.20

Autre citation, plus courte, mais qui témoigne à défaut d'une reconnaissance totale de son travail par la critique, que Ken Russell était un repère non négligeable dans le cinéma anglais. Une balise représentatif d'un cinéma anglais innovant, jeune et insouciant et si peu connu en France.
La véritable image du cinéma anglais, loin du cliché "social", se situe quelque part entre les "deux Ken" : Loach et Russell...

Nicolas Saada in Typiquement British, Le cinéma Britannique - Centre Pompidou 2000 - p.117


Si malheureusement cette édition anglaise ne comporte pas de version intégrale (trois minutes manquent à l'appel dont la scène du viol du Christ), elle ne possède pas non plus de sous-titre en français. Un sous-titrage anglais pour malentendant permettra de suivre le film pour ceux qui maitrisent un minimum la langue de Shakespeare. En supplément, la British Film Institute (BFI) nous gratifie d'un contenu très riche dont voici le détail :

Présentation du réalisateur Ken Russell
Commentaire audio de Ken Russel, Mark Kermode, Mike Bradsell et Paul Joyce
Documentaire Hell on Earth de Paul Joyce ( 2002 - 48 mn) revenant sur la production du film la sortie houleuse du long-métrage en salle.
Documentaire "Director of the Devils" (1971 - 21 mn): interview de Ken Russell et de Sir Peter Maxwell Davies compositeur de la bande originale.
Commentaire du monteur Mike Bradsell sur des images de plateau
Court métrage Amelia and the Angel (Ken Russell, 1958, 30 mn)
Bande-annonce anglaise
Bande-annonce US
Livret d'analyse de Mark Kermode, Craig Lapper, Sam Ashby et d'autres...
Longtemps désiré, cette édition vient combler les attentes du public anglo-saxon de fort belle manière. A quand une sortie en France en version intégrale ?

1 commentaire:

Tom Peeping a dit…

Les amis du fanzine Torso annoncent que leur numéro 10 sera un spécial Ken Russell. A suivre...