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Rétro-viseur : Possession (1980)

Habituellement dans la rubrique Rétro-viseur, nous avons toujours recopié des articles entiers de plume et/ou  des avis que nous jugions pertinents. Mais aujourd'hui, nous publierons deux extraits de critique. La première sera du journaliste Jean-Luc Douin (auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma dont Les Films à scandales) tandis que le second donnera la parole à Max Tessier.

Deux avis valant mieux qu'un, nous avons décidé de mettre en avant ces deux courts textes car Douin et Tessier réussissent en quelques lignes à dire, tout le bien qu'ils pensent du film, mais surtout à recréer ce voile de mystère propre au grand film. Et Possession de Andrzej Zulawski fait parti de ces films que l'on peut inlassablement revoir sans jamais percer le charme qui émane de ces oeuvres.


Baudelaire en diable, romantique jusqu'au viscères, Zulawski charrie l'or et la boue, lorgne le ciel et sonde l'abîme. "Mystique à l'état sauvage", peintre des martyres, il signe avec Possession une oeuvre flamboyante hantée par Dieu et par l'Amour.
Car, dans ces dédales désertiques où il semble sans cesse à l'écoute de l'âme de ses personnages, Zulawski-le-Terrible filme avec une rare compassion. Dans un couloir de métro, l'héroïne accouche de substances maléfiques. A l'hystérie qui la saisit, répondent, fugaces, des plages de calme et de pureté extatiques. Aux blasphèmes ou défis sortis de la bouche des possédés répond le visage implorant d'Anna, devant un Christ suspendu dans une église : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?".
Au constat désespéré des époux qui réinventent la barbarie et s'endorment comme les gisant de pierre, répond la fiévreuse solidarité d'un couple en plein cauchemar. Zulawski récuse Dieu et le mythe de l'Amour platonicien. Mais s'il annonce l’Apocalypse, ses envolées folles et chimériques hurlent un besoin d'irrationnel et d'amour fou. Possession est un film démesuré, étourdissant, sublime.
Jean-Luc Douin in Télérama n°1637, 27/05/1981

Possession, avatar fantasmatique d'un cinéaste mystique de génie qui redonne un sens au mot "cinéma", antiréaliste, hanté par Dieu et le Diable, est un film qui, sans aucun doute, fera hurler - les "profanes" et les "initiés" - par son agression permanente des codes auxquels nous répondons d'ordinaire.
Max Tessier in Image et son - La Revue du cinéma n°361, 05/1981

Le film Possession est disponible en dvd sur theendstore.com

Rétro-viseur : White lightnin' (2009)

Une fois n'est pas coutume, nous allons évoquer non pas un film des années 60 ou 70 comme nous avons l'habitude de le faire dans cette rubrique mais au contraire, revenir sur une œuvre de 2009 passée (un peu) inaperçue et toujours inédite en dvd, (du moins en France car le film est disponible depuis un an sur theendstore.com, qui plus est avec des sous-titres français), White lightnin' de Dominic Murphy.

A film exceptionnel, traitement exceptionnel, puisque ce n'est pas un article mais une revue de presse de trois critiques afin d'avoir le panorama le plus large possible pour une œuvre radicale, étonnante et hallucinante.

Au coeur des montagnes Appalaches, en Virginie Occidentale, où tout homme possède une arme et de quoi distiller de l’alcool de contrebande, vit une légende : Jesco White.
De sa jeunesse trempée dans les effluves d’essence en passant par de nombreux séjours en maison de redressement ou en hôpital psychiatrique, la vie tumultueuse et incandescente de Jesco se consumait dangereusement. Pour le sauver, son père tente de lui apprendre au moins une chose dans la vie : la danse ou plutôt une version frénétique de claquettes sur de la musique country. Propulsé sur le devant de la scène, applaudi aux quatre coins du pays, Jesco goûte à la vie et tombe amoureux. Mais, obsédé par la vengeance du meurtre son père, il réveille les démons qui sont en lui !

Avant d'être un film admirable, White lightnin' raconte le destin incroyable de Jesco White car oui, Jesco White existe comme l'indique Jean-Luc Douin dans Le Monde. Né en 1956, il est fils du danseur de claquettes Donald Ray, qui fut assassiné par deux ivrognes. Ce film évoque sa vie. Et d'abord une enfance obsédée par les paradis artificiels (dès 6 ans, le môme n'a de cesse de se coller sous le nez un mouchoir imbibé d'essence), rythmée par des séjours en maison de redressement à cela Bruno Icher et Marie Lechner précise dans Libération qu'il est né et élevé dans un patelin boueux de Virginie-Occidentale dont l’unique talent est de savoir danser le clogging, un truc bizarre, entre danse de Saint-Guy et numéro de minstrel reprenant ainsi le chemin de son père.

Si le réalisateur prend quelques libertés vis-à-vis de son matériau originel, Jesco White est pour autant un personnage fascinant, véritable icône du "Poor White Trash" tantôt habité par le démon et défoncé à n’importe quoi, tantôt esclave d’une bigoterie hors d’âge, Jesco ne connaît plus d’équilibre et dérive inexorablement vers la folie meurtrière et l’autodestruction dénote Icher et Lechner.

Esthétiquement, le film traduit cette folie par une mise en scène dont chaque plan est selon Bruno Icher et Marie Lechner, une hallucination tantôt ultraréaliste, tantôt déjantée, et il devient peu à peu impossible de discerner les contours de la réalité et ceux de la bouffée délirante de ce personnage aux images fragmentée(s) et trafiquée(s) à souhait comme pour mieux naviguer à l’intérieur de ce cerveau malade souligne Alexis Campion dans le Journal du Dimanche. Pour Douin dans Le Monde, le film baigne dans une atmosphère religieuse, une mythologie morbide mêlant extases (divine ou psychédélique) et rédemption christique par le crime. 
A cela, Campion dans le JDD évoque l'univers musical dont le son, pétri par l’obsédante musique country de Hasil Adkins, et de folk sombre  vient renforcer l'univers glauque du long-métrage. Pour Jean-Luc Douin le film est saturé de country folk, de honky tonk, de rockabilly quant à Icher et Lechner, le film est un torrent de décibels que l’on doit à Black Rebel Motorcycle Club, les Ozark Mountain Daredevils ou Nick Zinner.

Bef, vous l'aurez compris White lightnin' est un film rare et habité pour le JDD qui carbure à la drogue dure pour Libé et Le Monde souligne un trip gothique dans un crâne défoncé. White Lightnin' est le genre de film qu’on aime ou qu’on déteste, et qui a toutes les chances de devenir culte, et nous sommes du même avis que Campion dans le JDD, c'est pourquoi nous l'avons classé dans cette catégorie sur theendstore.com.


source :
White Lightnin' : les hallucinations d'un pantin trépidant - Jean-Luc Douin / Le Monde
White Lightnin' : Les Psychos pairs blancs  par Bruno Icher, Marie Lechner / Libération
Autobiographie d’un désaxé - Alexis Campion / Le Journal du Dimance
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UK / 2009 / Dominic Murphy
Avec : Edward Hogg, Carrie Fisher, Stephanie Astalos-Jones, Kirk Bovill, Owen Campbell, Clay Steakley, Allison Varnes
Durée : 88mn
Langue : Anglais
Sous-titres : Français
Format : 16/9
Zone : 2

Rétro-viseur : Camille 2000 (1969)

Après avoir évoqué ses films pornographiques et ses films érotiques, THE END clôture son focus Radley Metzger avec un petit coup de rétro-viseur grâce à la plume du Professeur Thibaut qui avait "Quartier Libre" dans la défunte revue Brazil. 

D'origine américaine, Radley Metzger crée, au début des années soixante, sa propre société de distribution, Audubon Films, et se spécialise dès le départ dans l'achat et la distribution de films coquins en provenance d'Europe ou du Japon. Malheur aux œuvres qui tombent entre les pattes du Radley car au nom de la rentabilité, Metzger remonte, redouble et tourne des séquences additionnelles sous le prétexte fallacieux d'adapter celles-ci aux public américain. De plus, il s'occupe personnellement de la conception de la bande-annonce et de la campagne de presse. Ainsi, Les Collégiennes (1957) devient aux États-Unis The Twilight Girls (1961), un "adult only" truffé de scène érotiques avec entre autres Giorgina Spelvin, future star du porno. Si, si, souvenez-vous de The Devil in Miss Jones. De bidouillage en bidouillage, le Metzger s'assied enfin au poste de metteur en scène et développe des amitiés européennes qui lui permettront de co-produire la plupart de ses films à moindre coût. Voilà pour le côté commerçant du bonhomme. Mais en 1968, pris de velléités auteurisantes, il décide de porter à l'écran les mémoires jugées scabreuses de Violette Leduc. Très joli film sur le souvenir et la solitude, Thérèse et Isabelle dévoile une nouvelle facette de l'acheteur de pellicule qui restera, toute sa carrière, tiraillé entre exploitation et art. Son film suivant Camille 2000, illustre à merveille cette inconfortable position à l'intérieur d'un système refusant de voir ses barrières enfoncées.

Metzger a osé
En jetant son dévolu sur La Dame aux camélias d'Alexandre Dumas fils, non seulement Radlouille la Fripouille érotise le roman de junior, mais en plus, propulse Marguerite Gauthier, Armand Duval et le Duc De Varville en l'an 2000 dans une Rome tout droit sortie d'un délire warhholien. Sachez qu'en 1969, il n'en fallait pas plus pour heurter puristes et autres âmes sensibles. Si 2001, L'Odyssée de l'espace représente une date historique pour la science-fiction, Camille 2000 marque d'une pierre le petit monde de la sexploitation. [...]


Quarante ans après sa distribution initiales, il est difficile de mesurer l'impact de Camille 2000 et d'en apprécier la fronderie et la franchise sexuelle. Laminé par une critique sclérosée qui n'y voit qu'un objet de luxe tout en rondeur, amputé de trente minutes et affublé d'inserts pornographiques lors de sa distribution française en 1978, Camille 2000 est avant tout le fruit du travail d'un esthète, mais aussi celui d'un théoricien du cul qui a choisi d'élever le débat, de sortir de l'ornière un genre arbitrairement écarté d'une histoire du cinéma dite sérieuse. D'où le choix du romand de Dumas fils réactualisé par Michael de Forrest, proche collaborateur de Metzger. Ce dernier fait de Marguerite Gauthier une prostituée de luxe accroc à la dope, fière de son statut et qui reçoit la jet-set romaine venue s'encanailler dans sa somptueuse demeure " à la Marienbad". Sexe, drogue et psychédélisme sur fond de mélodrame. Mais que les fans de Dumas fils se rassurent, la frontière de la pilosité pelvienne reste inviolée.
Une dose  de culpabilité
Succédant à Sarah Bernhardt, qui incarne le personnage au théâtre en 1912, et surtout à la divine Greta Garbo, dans la version de George Cukor en 1936, la plantureuse Danièle Gaubert prodigue une performance plus physique que littéraire. Mais après tout, personne ne lui demandait de décrocher un prix d'interprétation. A ses côtés, le toujours étonnant Nino Castelnuevo accepte la pastille de LSD et le verre de champagne offert par Metzger et campe un fragile et transparent Armand Duval. Un simple exercice pour celui qui déclamait quelques années plus tôt les parole de Michel Legrand dans le psychotronique Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy. Quant au rival d'Armand, le méchant Duc de Varville, il hérite des traits du gringalet Philippe Forquet, une tête à claques qui transporte la dose de sarcasme necessaire au personnage. Ce que font ces nantis de la société n'est bien entendu, jamais expliqué et Metzger égratigne les moeurs légère de ces beautiful people", une micro société où le sexe se présente toujours sous une forme illicite, entouré d'une bonne dose de culpabilité.
Une idée que Metzgouille la fripouille pousse au bout lors de la séquence mémorable de la soirée "prison". Dans un décor de maison d'arrêt, les participants sont invités à trainer en laisse leurs compagnes et expient leurs péchés "pour de faux" à l’intérieur de cellules de carton-pâte. une scène rythmé par l'excellente musique de Piero Piccioni*. Pas une seule parole n'est prononcée et grâce à un savant jeu d'échanges de regards, Metzger met en scène de façon impeccablement perverse les jeux dangereux de l'amour sans être dupe d'une symbolique simpliste.
L'art de faire du cul
Quand on sait que le cinéma de Radley Metzger cultive une ambiguïté qui relève à la fois de l'expérimentation et du simple produit de série, on imagine le réalisateur constamment sur la corde raide oscillant d'un côté et de l'autre. Cette combinaison de style entraîne d'ailleurs de brusques changements de tons. Le metteur en scène sacrifiant la linéarité de l'intrigue au profit de séquences très arty. Notamment un broutage de pelouse filmé au travers d'un jeu complexe de glaces avec changement de mise au point sur un bouquet de camélias à chaque soupirs de la donzelle. 
Pour filmer ces joyeuses parties oisives, il fallait un format à la mesure des ambitions du maître, Et contre toute attente, Metzger tourne son odyssée du sexe en Cinémascope, dans un procédé abandonné depuis le début des années quarante : le Technicolor trois bandes. Dès lors, la tâche du directeur photo, Ennio Guarnieri**, est simple : exploser le quota minimum de couleurs des intérieurs conçus par Enrico Sabbatini***, en prenant soin de capturer les tonalités plus neutres de la ville. Metzger est un homme d’intérieur. Sa vision de la sexualité repose sur l'interdit et s'oppose radicalement à celle débridée d'un Russ Meyer. Aux plaines désertiques chères au père Meyer, Metzger préfère les intérieurs plus design de luxueuses villégiatures plus propices à la tragédie pop art. Mais c'est dans un décor à la sobriété monacale que Marguerite Gauthier rend l'âme, ivre de drogue, d'alcool et d'amour contrarié.  La tuberculose d'origine se substitue ici à une mystérieuse maladie, que certains ne manqueront pas d'assimiler au sida.
Dix-neuvième adaptation de Marguerite Gauthier, Camille 2000 prouve que faire du cul peut enfin être considéré comme un art. Sur sa lancée, Metzger réalise un an plus  tard un de ses films les plus aboutis, The Lickerish Quartet, qui s'appréhende comme un remake coquin de Théorème. Aujourd'hui sa collection de films repose en paix au Museum of Modern Art de New-York.
Professeur Thibaut in Brazil 2 #25, janvier 2010, p.120 -121
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Note - THE END :
* Piero Piccioni (1924-2004), compositeur des films La Dixième Victime, Salvatore Giuliano, Lucky Luciano.
** directeur photo les années suivantes de Médée, Le Jardin des Finzi-Contini
*** chef costumier de Femina Ridens, La Baie Sanglante, La victime désignée
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Camille 2000 est en vente sur theendstore.com
Combo dvd / blu-ray
Version originale - Sous-titres : anglais
Commentaire audio du réalisateur et de l'historien Michael Bowen
Making of, Bande-annonce originale, jaquette réversible, livret de Robin Bougie,...

Rétro-viseur : Les Funérailles des roses (1969)

Alors que les sorties de films du patrimoine asiatique tendent à trouver un regain d'intérêt (mais pour combien de temps ?) avec les éditions des films de Shohei Imamura chez Choses Vues ou de Teruo Ishii chez HK Vidéo, voici un film dont on ne désespère pas de voir un jour une édition en France (l'espoir fait vivre !). Un film culte, dont le journaliste et auteur Stéphane du Mesnildot retrace les influences de cette œuvre d'un cinéaste méconnu en France. 


Oedipe à Shinjuku

En 1969, dans la frénésie artistique, politique et érotique qui électrisait le Japon, Toshio Matsumoto, cinéaste venu de l'expérimental, décide de réécrire l'histoire d'Oedipe dans le milieu des travestis et des bars gays. Les Funérailles des roses, c'est Oedipe à Shinjuku ou, si l'on veut, Oedipe Reine. Son influence secrète se fera sentir aussi bien chez le Kubrick d'Orange Mécanique, qui en reprend les accélérés musicaux, que chez le Gus Van Sant de My Own Private Idaho, qui transpose, dans un style tout aussi pop et éclaté, Falstaff chez les prostitués homosexuels de Portland.
Les Funérailles de roses a pour héros Eddie, un jeune travesti d'une grande beauté, hanté par des souvenirs d'enfance cauchemardesques. Lorsqu'enfin Eddie croit avoir trouvé la paix, il s'aperçoit que son amant, patron d'une boîte de nuit, n'est autre que son propre père, qu'il n'a jamais connu.
Le premier travestissement, typiquement camp, est l'inversion du sexe des personnages du mythe. Malicieusement, Matsumoto oscille entre un univers de fantaisie baroque (le club se nomme le Bar Genet), et la description documentaire du milieu gay japonais. Bien que Mishima y ait consacré plusieurs de ses ouvrages et que des figures cultes comme Carrousel Maki et Akihiro Miwa (Le Lézard noir de Fukasaku) en aient émergé, pour la première fois un cinéaste consacrait un long métrage à cet univers encore confidentiel. Matsumoto offre les premiers rôles de son film à des non professionnels recrutés dans les clubs, mais il leur donne surtout la parole. Il recueille les témoignages d'être qui, bien que parfois suicidaires ou désespérés, affrontent la société avec courage.

La marginalité intense de ces Tokyo Dolls permet à Matsumoto de dessiner les contours de la vie nocturne tokyoïte où se brouillent les identités sexuelles et les désirs, une Factory à ciel ouvert où brillent des superstars comme le jeune travesti Peter. Matsumoto le rebaptise Eddie, jeu de mot sur Oedipe, mais aussi hommage à Edie Sedgwick dont Peter possède les paupières noircies, le visage juvénile et la silhouette de nymphe. Matsumoto raconte comment, alors qu'il écumait les bars gays avec son équipe, Peter est apparu, irradiant de lumière, captant les regards et imposant le silence autour de lui. Cet éblouissement, Peter le conserve tout au long du film, jusqu'à la cécité qui, comme dans le mythe, achève son destin. Lors des scènes d'amour, Matsumoto irradie, parfois jusqu'au négatif, le corps du jeune homme, faisant de la lumière son premier travestissement. Cette ascension d'une figure aveuglante du désir renvoie à Jack Smith et à l'orgie blanche de Flaming Creatures, où, aussi bien que les ténèbres, la surexposition confondait et mêlait les corps et les identités.
Comme un feu follet, Peter traverse tous les univers, qu'ils s'agissent des clubs gays, des plateaux de films pink, ou de l'appartement d'une communauté de cinéastes expérimentaux. Matsumoto filme avec humour ces jeunes révolutionnaires, qui tordent les images d'une télévision pour les refilmer en 16mm, et citent fièrement les théories de "Monas Jekass". Mais plus profondément, ni les travestis, ni les cinéastes ne répondent à la norme. Créatures paniques, ce sont les agents du désordre, qu'il soit sexuel, social ou artistique. Même à Tokyo en 1969, l'androgyne reste une figure du chaos.
Peter devient le receptacle de visions que Matsumoto emprunte au pan psychédélique du cinéma expérimental : les flickers de Tony Conrad, les spasmes épileptiques de Paul Sharits, les danses stroboscopées de Ronald Nameth. La trajectoire d'Eddie est faite de moment de joie intense aussi d'errances somnambuliques dans un ténébreux musée de masques et de crises d'angoisses qui lui font perdre ses esprits.

Comme Mike le narcoleptique de My Own Private Idaho, Eddie est sujet à des absences qui fracturent le film. Il s'évanouit et reprend connaissance à des moments antérieurs du récit, comme s'il cherchait le temps un point précis. La perception d'Eddie est déréglée par un moment obscur, refoulé, de son passé (le meurtre de sa mère), à l'origine de sa transformation d'adolescent apeuré en jeune fille extravertie. Incognito, Eddie rejoue bien la tragédie d'Oedipe, même si au lieu d'être sacré roi de Thèbes, il devient la Mama-san d'un club gay. Tout en brodant sur le mythe sa fantaisie pop, Matsumoto ne le néglige pas pour autant : le fatum reprend toujours ses droits par surprise, et de la plus sanglante façon qui soit. Cette tragédie est celle de ces figures chatoyantes qui s'étourdissent dans la nuit tokyoïte mais n'ignorent pas que leur place n'est nulle part. Eddie, les yeux crevés, sort dans la rue et expose aux passant son visage ensanglanté. Ce qu'il dévoile alors en plein soleil est toute la violence de la société envers ceux qu'elle rejette dans la nuit.
 Stéphane du Mesnildot in Cahiers du Cinéma #662 - Décembre 2010 - p.73
Le film Funeral Parade of Roses alias Les Funérailles des Roses est disponible en dvd sur theendstore.com
Flicker de Tony Conrad ainsi que les films de Paul Sharits sont également disponibles sur theendstore.com
> Flicker 
> Paul Sharits

Rétro-viseur : Les Petites Marguerites (1966)

Le Lausanne Underground Film Festival (LUFF) a débuté mercredi 17 octobre avec comme chaque année une programmation mettant l'accent sur des films oubliés ou méconnus. Entre une carte blanche à John Waters, des rétrospectives consacrées à Richard Stanley, Christoph Schlingensief, sans oublier des films actuels, le LUFF, malgré un programme conséquent, a décidé de revenir en quatre films sur une période "dorée" du cinéma d’Europe de l'Est.
Sous l’appellation "Anarchy in Marxland", vous pourrez donc (re)voir L’incinérateur de cadavre, Haut les mains, Sweet Movie et Les petites marguerites. Des œuvres qui témoignent de la vitalité (d'alors) des artistes en provenance de l'ex bloc soviétique. Une belle occasion pour THE END d'évoquer l'emblématique film de Vera Chytilova, Sedmikrasky aka Daisies aka Les petites marguerites dans notre rubrique le Rétro-viseur.

 
Du côté de chez Marx
Si un film mérite d'être qualifié de "bombe", c'est bien le second long métrage de Vera Chytilova, auprès duquel son Quelque chose d'autre fait figure d’œuvre étonnamment sage et rationnelle. C'est, en une heure et quart d'un choc visuel ininterrompu, les aventures délirantes de deux jouvencelles, Marie Un et Marie Deux. mais écoutons l'auteur : " Ce film présente un tableau de la vie d'une certaine conception de la vie qui, dans une démonstration amplifiée, montre les péripéties de la vue de deux jeunes filles. Il n'est pas ici question de critique de jeunes filles particulières qui, bien qu"extravagantes, ne sont pas typiques mais de la critique de leur style de vie dont les éléments, dans une mesure plus ou moins large, sont tirés de la vie de chacun de nous. Il s'agit de la peinture d'une vie dépravée, dans son cercle ensorcelant, de pseudo-rapports et de pseudo-valeurs menant au néant, à l'affectation ; peu importe si nous feignons le vice ou le bonheur (...). Ce grave problème a été traité sur un rythme très léger, à la façon d'une quelconque comédie bouffonne, accompagnée d'ombres sarcastique et d'une satire à l'égard des deux héroïnes. Je crois de cette manière provoquer une réaction critique de la part du spectateur. De même qu'en accentuant et en ridiculisant le grotesque des répliques et des événements, le spectateur, se sentant troublé, pourra prendre conscience de la réalité et du véritable propos du film."


On l'a compris : le film est une parabole. Mais comme toutes les paraboles, il peut d'abord se lire au premier degré. Ces deux ravageuses donzelles sèment le désordre et la panique partout où elles se trouvent : elles cassent, saccagent, piétinent, renversement, déchirent, incendient ; elles raillent, ridiculisent, blasphèment, chapardent ; enfin elles ne cessent pas de manger, que dis-je, elles bouffent, goinfrent, ingurgitent. Voilà, n'est-il pas vrai, un tableau fidèle de l'adolescence d'aujourd'hui : c'est presque un documentaire, en tout cas pour ce qui est de la permanente fringale, laquelle n'est naturellement, vous diront les psychiatres, qu'une transposition alimentaire d'un inextinguible besoin d'idéal. Donc cette rage de destruction, des objets matériels comme des valeurs morales est pour nos deux Marie une façon de s'affirmer, une façon aussi de résister, de "tenir le coup" : 
"Puisque tout le monde est pourri, disent-elles en substance, nous aussi nous serons pourries ! " Cette petite phrase, qui n'a l'air de rien, contient pourtant assez d'explosif pour branler les bases de toute société. Et Chytilova, sans le savoir, cite le Marquis de Sade qui écrivit en substance il y a deux siècle : " Dans un monde où tout le monde triche, la seule façon de survivre est de tricher aussi ". Mais pourquoi nos "petites marguerites" se révoltent-elles : "Parce qu'on ne nous comprend pas" se lamentent-elles et leur désespoir ne semblent pas entièrement feint puisque l'une d'elles va jusqu'à une tentative de suicide, faux suicide car si elle a bien ouvert le gaz elle a négligé de fermer la fenêtre, mais hantise de la mort, indiscutablement. C'est cette inquiétude profonde qui donne à leur rage de vivre toute sa gravité : il faut vivre sa vie, vivre à tout prix (ces formules évoquent irrésistiblement d'autres films dont l'inspiration est voisine), "tout essayer" tant que c'est possible, avant la noyade finale (Nous nous noyons parce que nous sommes pourries !") ou l'apocalypse atomique. 

Car enfin, il s'agit bien d'une parabole. Ces demoiselles sont pourries parce qu'elles sont victime d'une société et d'un monde organisés (désorganisés) par les adultes. "Pourquoi cherchez-vous à nous pervertir ?" lancent-elles aux vieux messieurs qui les invitent à déjeuner, en quête d'une bonne fortune. Encore cette "perversion" n'est-elle pas grand chose au regard du danger de guerre qui plane sur le monde et dont les images qui accompagnent le générique et terminent le film évoquent la terrifiante menace. Et la morale de l’œuvre est explicitement donnée à la dernière image par une formule qui s'inscrit avec un crépitement de mitrailleuse : "Ce film est dédié à ceux qui ne s'indignent  que pour des salades piétinées ". En d'autres termes à ceux qui s'emportent contre les timides débordements d'une jeunesse assoiffée de vie et de bonheur mais qui dorment sur leurs deux oreilles tandis qu'un génocide s'accomplit au Vietnam. Ainsi, alors que l'injustice et le crime sont tolérées, la vie quotidienne se remplit d'interdits et de tabous et certain ballet visuel de portes soigneusement cadenassées ne laisse pas de doute sur les intentions de la réalisatrice. 
C'est du moins une lecture possible de son film, puisqu'elle laisse délibérément la voie libre à de multiples interprétations. Interrogée sur le point de savoir si sa critique visait la société capitaliste ou la société socialiste, elle a répondu savoureusement : "c'est une protestation contre l'idiotie : mais peut-on choisir entre les diverses formes d'idioties ?" Dont acte. il reste que Chytilova est Tchécoslovaque et que ce n'est pas solliciter son film que d'y voir (et le film a été très mal vu par les dirigeants politiques du pays) une satire sournoise tendance à l'embourgeoisement d'une société de consommation : le saccage des pompes alimentaires du diner officiel est significatif à cet égard. Nos deux "marguerites" allient des grâces botticelliennes à une fureur dignes des affreuses gamines de Ronald Searle : leur déchaînement, c'est quelque chose comme les exploits des sœurs Marx vus par un cinéaste marxiste. Car sous des dehors de gratuité provocante et décorative le film a de singuliers prolongements. 

Quant au traitement plastique, impossible d'en donner une idée précise par les morts. C'est le triomphe du "pop", un époustouflant collage visuel rehaussé de toutes les gloires de la couleur, un tourbillon burlesque et grotesque superbement mis en images par une artiste qui sait rendre la beauté agressive et fascinante l'invite à la réflexion. Chytilova s'exprime de façon moderne sur un thème de la plus brûlante actualité : je crois que son film est une date.

Marcel Martin in Cinéma 67, p90-91 

Les petites marguerites sont disponibles en dvd sur theendstore.com
Edition digipack cartonné contenant un livret : Les métamorphoses de l’impertinence, critique de Paul-Louis Martin et un entretien avec la réalisatrice par Michel Delahaye et Jacques Rivette (extraits des Cahiers du cinéma).
Note de l'éditeur :
 Incarnation éclatante de l’inventivité et du talent de la nouvelle vague tchèque. Ce film, censuré très rapidement après sa sortie, est devenu culte dans le monde entier. Vera Chytilova avait alors scandalisé la Nomenklatura à l’Est et époustouflé l’Ouest par sa liberté de ton et son insolence.


Rétro-viseur : Lilith (1964)

L'un des plaisirs de ce blog et de la boutique (jadis physique mais aujourd'hui virtuelle) a toujours été de partager des films oubliés, d'échanger "nos" petits secrets de cinéphiles, ces films qui laissent en nous des traces indélébiles faisant résonances à notre moi profond. Voici l'ambition de ce blog comme de notre rubrique le "Rétro-viseur".

Aujourd'hui, penchons-nous sur le dernier film de Robert Rossen (1908-1966), Lilith, adaptation de l'ouvrage éponyme signé J.R. Salamanca avec une critique d'Olivier Père. Journaliste aux Inrocks et jadis programmateur à la Cinémathèque de Paris, Olivier Père, à l'instar d'un Jean-Baptiste Thoret, témoigne d'un attachement aussi bien pour les grands classiques que pour les films de genre. Bien souvent c'était lui qui se chargeait dans les pages de l' hebdomadaire culturel des critique de giallo, des films nippons et autres cinéma des marges. Depuis, Olivier Père, après un passage à la Quinzaine des réalisateurs, est devenu le directeur du festival de Locarno en Suisse.


Chef-d’œuvre secret du cinéma américain, Lilith est le testament poétique et bouleversant de Robert Rossen.

Aux antipodes de la folie baroque de Shock corridor, de la folie décorative de La Toile d’araignée ou de la folie allégorique de Vol au-dessus d’un nid de coucou, il faut redécouvrir la folie de Lilith, un des chefs-d’œuvre les plus secrets du cinéma américain, dont la ressortie providentielle devrait élargir les rangs de ses trop rares admirateurs. Avec ce film, maudit aux États-Unis, encensé par la critique en France, Robert Rossen terminait prématurément sa carrière. Cet ancien scénariste avait signé plusieurs bons films (Sang et or, Les Fous du roi, L’Arnaqueur) qui ne laissaient en aucun cas présager un aussi bouleversant testament cinématographique (Rossen, gravement malade, devait mourir deux ans après la sortie de Lilith, à l’âge de 57 ans).


Lilith raconte l’histoire de Vincent, un jeune homme indécis et perturbé (il revient de la guerre et vit dans le souvenir de sa mère morte alors qu’il était encore enfant) qui se fait embaucher comme aide-soignant dans une clinique psychiatrique. Vincent ne tarde pas à tomber amoureux d’une jeune patiente schizophrène, Lilith, et découvre que cette dernière entretient des relations sexuelles indifférenciées avec d’autres malades et aime séduire les petits garçons. La fréquentation intime de l’univers de la folie et cette tragique déception amoureuse achèveront de déstabiliser Vincent, jusqu’au dénouement du film, unhappy end assez traumatisante dans sa logique abrupte. Chronique provinciale, description d’une institution psychiatrique, délicate histoire d’amour, Lilith est surtout une tentative de cinéma poétique à contre-courant de la production américaine. Si, à la même époque, le “cinéma de poésie” de Bergman, Pasolini, Resnais s’épanouit en Europe, le film de Rossen, qui ne doit rien à personne, demeure profondément marginal et unique trente-quatre ans après sa réalisation. Car malgré son approche de thèmes sexuels scabreux, Lilith délaisse les sentiers battus de la vulgarisation psychanalytique ou du film à thèse pour s’engager sur les chemins rarement explorés au cinéma de la peinture de l’inconscient.


Lilith n’est jamais théorique ou abstrait mais au contraire sensuel, porté par des acteurs en état de grâce. Les rares étreintes heureuses du couple se déroulent dans des paysages lumineux de forêts et de rivières, et leurs corps mêlés se fondent dans la nature, grâce à de magnifiques surimpressions et fondus enchaînés. Le film baigne ainsi dans un climat envoûtant et trouble, mélange de réalisme et d’onirisme, à mille lieues des clichés hollywoodiens sur la maladie mentale. Au cœur du film, la jeunesse et la beauté extraordinaires de Jean Seberg et Warren Beatty (et la présence fragile du débutant Peter Fonda) viennent souligner la modernité de Lilith, film fou sur l’amour, film d’amour sur la folie.
Olivier Père in Les Inrockuptibles


Toujours inédit en France en dvd, nous avons le plaisir de proposer le film sur theendstore.com grâce à l'import. Proposé en version anglaise sous-titré anglais (ou dans une des très nombreuses langues disponibles), le dvd ne comporte aucun supplément, pas même une bande-annonce. Espérons qu'un éditeur français se décide à proposer cette œuvre méconnue d'un réalisateur oublié.







Rétro-viseur : Singapore Sling (1990)

Depuis plusieurs semaines, voire des mois maintenant, la Grèce fait l'objet de toute les critiques au sein de l'Union Européenne. Et pourtant le pays de Platon affiche une belle inventivité cinématographique depuis plusieurs années (et ce malgré une économie pas toujours propice à produire des projets hors normes) et même une reconnaissance internationale avec Canine (Dogtooth), Attenberg ou le récent Alps de Giorgos Lanthimos, vainqueur du Lion d'Or à Venise.

Parmi la petite dizaine de films réalisés par Nikos Nikolaidis (1939-2007), seul Singapore Sling est disponible en dvd dans notre pays. Une injustice tant le cinéaste grecque aurait, avec un peu de communication, pût provoquer l’engouement autour de son cinéma. D'autant plus que ce film a rencontré une belle presse lors de sa sortie en salles en 1999. A noter que le long-métrage avait déjà été projeté en France lors de la première édition de l’Étrange Festival en 1993.

Laissons place à Jean-Baptiste Thoret pour nous dire tout le bien qu'il pense du film.


Laura Eros

Deux femmes en dentelles, le pubis à l'air, tentent d’enterrer le corps d'un homme (leur chauffeur) en plein nuit. Il pleut averse, le sol est boueux et non loin de là, un homme blessé sorti d'un polar de Ulmer, se hisse dans sa voiture. Le lendemain soir, il sonne à la porte de leur maison. Ambiance Cul de Sac. Ses hôtes, une mère et sa fille, l'accueillent flingue à la main mais pubis toujours à l'air. L'homme, qui se fait appeler Singapore Sling, deviendra le jouet sexuel de ces deux femmes et écopera d'un cocktail scato à souhait où les kiwis remplacent les godes, où l'urine et le vomi coulent à flots, où tortures, viols et humiliations en tous genres composent l'échine narrative de ce huis clos claustro pour le moins surprenant. D'un côté, la mère, croisement foutraque entre Bette Davis de Baby Jane (Aldrich, cinéaste préféré de Nikolaidis), l'Elizabeth Taylor de Virginia Woolf, et la version lesbienne et déjanté de Marisa Berenson dans Barry Lindon. De l'autre, la fille, prénommé Laura, Lolita perverse dépucelée par un père momifié et droguée au sexe. Comme son titre l'indique (pour ceux qui ne le savent pas, le Singapore Sling, dégusté par Bogart dans Casablanca, se compose de 4/10 de gin, 4/10 de guigolet 2/10 de jus de citron et de Perrier) cet ovni filmique, à la fois cru (évisération, nécrophilie, j'en passe et des bien meilleures) et terriblement raffiné, nous propose un voyage (ou une descente aux enfers, au choix) dans les fantasmes sexuels d'une mère et de sa fille. Ambiance film noir (la photo noir et blanc est somptueuse), bourré de réminiscences du genre (Laura de Preminger évidement), voici un concentré époustouflant de l'abjection sous toutes ses formes. Cruellement beau, Singapore Sling pourrait bien être le Repulsion des années 90.

Jean-Baptiste Thoret in Starfix #8, nouvelle génération, Septembre-Octobre 1999 p.54


Quelques mots du réalisateur :
En tournant Singapore Sling, j'avais l'impression de faire une comédie qui comprendrait quelques éléments de la tragédie grecque antique. Plus tard, quand des critiques européens et américains ont dit du film qu'il était l'un des plus dérangeants de l'histoire du cinéma, j'ai commencé à croire que je devais être fou. Puis, quand les censeurs ont interdit le film en Grande-Bretagne, j'ai réalisé, qu'après tout, nous devions tous l'être un peu.

J'ai écrit le scénario il y a vingt ans. J'ai donc un peu de mal à me rappeler où j'ai trouvé mon inspiration. Je pense avoir été influencé par les films noirs européens, et notamment par ceux du Kammerspiel. Mes écrivains préférés sont Gogol et Chandler, mon cinéaste préféré Aldrich.

Michèle Valley est française, Meredyth Herold américaine. Il aurait été impossible de trouver en Grèce, parmi cette société artistique conservatrice de classe moyenne, quelqu'un qui eût accepté de jouer à leur place. Michèle ne parle français que dans des moments de forte émotion. Singapore Sling parle grec parce qu'il est censé me représenter dans le film.

Nous avons tourné ce film dans une atmosphère érotique, humide, violente et très dangereuse. Un critique m'a un jour demandé si les acteurs vomissaient réellement. Je ne lui ai jamais répondu.

Je suis en train de finir un nouveau film, 'On se retrouvera en enfer, ma chérie'. S'il s'est passé pratiquement dix ans depuis mon dernier film pour le cinéma, c'est à cause des thèmes que j'aborde. Mais j'écris des romans, des scénarios, réalise des publicités. Mon nouveau film est une nécroromance. Une histoire d'amour entre un cadavre et deux femmes.

J'essaye de travailler dans la mesure du possible avec les mêmes techniciens et les mêmes acteurs. Mes films sont le résultat d'un travail collectif, ce qui fait que nous n'avons pas besoin de beaucoup d'argent pour les faire. Ils sont financés par des amis et par le Centre du Cinéma Grec.

source : ED Distribution

Le film est en vente sur theendstore.com

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Avis aux éditeurs, responsables de festivals, décideurs en tout genre, si vous souhaitez découvrir le premier long-métrage (tout aussi remarquable que Singapore Sling) vous pouvez visionner Euridice BA2037 (1975) ci dessous.


Rétro-viseur : Coming Apart (1969)

Après quelques mois d’absences, retour de notre rubrique le rétro-viseur avec Coming Apart, un film précurseur, avant-gardiste, proposant une réflexion passionnante autour de l'image de soi au sein d'un groupe et de sa mise en spectacle.

Été 2004. L'été est devenu depuis de nombreuses années le moment propice pour les blockbusters et les ressorties (voire aussi pour de simple sortie technique de film au "potentiel commercial" moindre). Coming Apart est un trésor caché connu par une poignée de cinéphile. Et pour cause, classé X (pour pornographie) par la censure américaine, le long-métrage a eu un destin chaotique de ceux qui les font entrer dans la légende. Et qui d'autre qu'une légende du journalisme tel que Philippe Garnier pour vous convaincre qu'on tient là un bijou du 7ième art.

Malgré les signes extérieurs, Coming Apart n'a rien d'un film expérimental, ni marginal. Juste un film très nouveau par le ton. Joe, psychiatre établi et marié, loue un appartement pour mener une double vie, recevoir d'anciennes patientes séduites, ou simplement le tout-venant de la rue en bas qui sonne à sa porte. Joe filme ses conversations et ébats sexuels comme un analyste peut enregistrer une session sur canapé, mais même s'il a le doigt sur la commande qui active et arrête la caméra, il finit par perdre le contrôle de son jeu, qui n'est en somme que le reflet de sa propre détérioration. Jim McBride avait bien fait David Holzman's Diaries un an avant (un garçon se filme, avec amorces visibles, etc.), Cassavetes poursuivait bien ses dénuements d'âmes à force d'écriture drôle et sauvage (mais ici les dialogues de Ginsberg sont plus drôles, et encore plus coupants), Warhol avait bien amené ses corps blêmes et sa caméra fixe, Ginsberg était néanmoins dans une autre sphère ­ peut-être plus évidente aujourd'hui qu'à l'époque.

«Antonioni, Antonioni, Antonioni», rigole le cinéaste pour justifier les noirs de sa photo de nuit, les gris chics de sa photo de jour. «Et Bergman vous donnait des bons gris, à cette époque. La nudité, par contre, c'était dans l'air. On en voyait beaucoup au théâtre off-broadway, que je fréquentais depuis des années ; il y avait Warhol et tout ça. Les premiers films pornos joueraient sur Times Square un an plus tard. J'étais aussi très épris du cinéma japonais de l'époque, ce Cinémascope noir et blanc, cette façon de filmer l'intime en grand. Etrange obsession, d'Ichikawa, m'avait particulièrement frappé pour ça, même si celui-ci est en couleur.»

Pour la distribution, Ginsberg avait eu à la fois recours à ses contacts et aux agents de casting. Il connaissait Rip Torn par un ami commun. «Il m'avait dit, "si jamais tu as un rôle romantique à me proposer, je suis ton homme", s'amuse aujourd'hui le cinéaste. Romantique ! C'est un des dépouillements de caractère les plus sauvages que je connaisse, une performance d'acteur comparable à Brando dans le Dernier Tango.» Lois Markle, la masochiste aux traces de cigarettes, était à l'Actor's Studio, qu'il fréquentait. On lui doit la scène la plus drôle du film, la mieux écrite aussi («et où je trouverais un canard ?», «Je n'ai pas de commode non plus.») «Bobby Blankshine, le travelo, était formidable aussi. On en avait auditionné d'autres, de la Factory, Jackie Curtis je crois, mais Bobby portait ce besoin d'attention sur lui. Et ce désir absolu de se détruire ­ à tout, héroïne, Southern Comfort, sexe. Il était danseur, il est mort à Berlin avant la vague du sida.»

Aussi dérangé que dérangeant
Ginsberg avait vu Sally Kirkland dans une pièce de Terence McNally, où elle jouait nue attachée sur une chaise, un mouchoir enfoncé dans la bouche. «Quand elle a amené son script pour tourner Coming Apart, on aurait dit le Talmud, tout griffonné dessus par elle et par Strasberg ! La chose que je lui ai demandée, à elle et aux autres acteurs, c'était d'essayer de faire le vide entre deux répliques, d'évacuer tout le travail qu'ils avaient pu faire avant pour le rôle. J'avais remarqué que ces pauses donnaient l'impression de spontanéité, d'improvisation. Ce qui n'était pas du tout le cas. Les scènes étaient répétées à mort, certes, mais tout était écrit. Et on ne faisait pas plus de trois, quatre prises. C'était l'avantage de cet appartement : avec mon chef opérateur, Jack Jaeger, on avait fait la lumière une fois pour toutes. L'avantage de la caméra fixe. Le matin, on arrivait à neuf heures, et à neuf heures trente on était prêts, on avait tout ce temps pour répéter.»

Cet appartement était aussi pour Ginsberg une sorte de vengeance sexuelle, qui donne peut-être au film ce petit plus dérangé si dérangeant : tout comme Monica, la psychiatre et ancienne maîtresse jouée par Viveca Lindsford, se plaint que Joe l'ait suivie dans son immeuble pour lui rendre la vie impossible, Ginsberg en réalité avait loué cet appartement dans l'immeuble moderne d'un ancien amour qui, lassée de son inconstance, avait fini par se marier. Les voir ensemble dans son quartier était une torture pour le cinéaste, un affront personnel et preuve générale de faillite. «J'ai fini par rester sept ans dans cet endroit, avec le même mobilier (sans le miroir !). J'adorais cet immeuble, une des deux tours conçues par I.M.Pei, à l'époque totalement isolées dans un quartier délabré de l'East Side plein d'immeubles à quatre étages, entre la 30e et 33e rue. J'appelais cet endroit Antonioni Square ­ beaucoup de psychanalystes y habitaient, à cause de Bellevue tout près sur la 1ère Avenue, et aussi plein d'hôtesses de l'air, à cause du Terminal qui était là à cette époque, et pas mal de photographes de mode.» Le parfait nid pour l'érotomane qu'était Ginsberg durant ces années ­ transfuge du Bronx vite séduit par Manhattan et sa culture, un habitué du légendaire repaire à peintres et poètes sur Union Square, Max's Kansas City, et le genre à longtemps sortir avec une institutrice qu'il ne pouvait pas supporter, juste parce qu'elle était le sosie de Monica Vitti (dans le même ordre d'idée, Viveca Lindsford lui rappelait la tante d'une copine qu'il adulait étant jeune). Il avoue aujourd'hui avoir écrit le script dans un état de fureur vengeresse. Le dispositif, par contre (un sofa, un miroir et une caméra fixe dissimulée), il croit le tenir des boulots de monteur qu'il faisait à l'époque sur les documentaires des frères Maysles, ou sur l'émission la Caméra invisible. «Je voyais la vie des gens se dévider, et c'était toujours un choc d'arriver aux amorces et numéros.»

D'après lui, tout était prévu, écrit d'avance jusqu'au moindre «pop» sur la bande-son, même s'il avait encouragé ses acteurs à improviser dans les scènes de sexe, leur garantissant qu'ils auraient droit de veto sur ce qui serait utilisé. «Seule Sally l'a exercé sur un truc que j'ai enlevé ­ Shelley Winter lui ayant dit que sa carrière serait foutue sinon.» La fin aussi n'est pas comme dans le script. «J'avais un long monologue avec Rip, qu'on a filmé mais que je n'ai pas utilisé. Je voulais accélérer la désintégration, la rendre sensible par l'image plutôt que la parole. Il y a un déséquilibre voulu entre les scènes "amusantes" et les scènes dramatiques. Et puis c'est en tournant, jour après jour, que j'ai su que j'allais briser le miroir. Quand on l'a fait le dernier jour, je n'avais qu'une trouille, c'est que Sally ne jette pas cet objet juste au centre, ou pas assez fort ; qu'elle ne fasse qu'une fêlure et que le miroir reste entier.»

Musical
Il y a tout ce go-go dancing dans le film, qui lui aussi fleure bon l'époque. La musique était partout : Ginsberg se souvient avoir joué les Supremes durant la scène d'orgie ­ le Jefferson Airplane mis par-dessus au mixage. Et le Band (croit-il se souvenir) sur cette scène aussi étonnante qu'hilarante quand Kirkland copule avec le genou de Rip Torn tout en dansant. La fille au landau (sans expérience d'actrice, qui avait passé la tête à la porte du bureau de casting, avec la même expression d'innocence allumée que demandait le rôle) nous gratifie d'un numéro de jerk entier, avec et sans minijupe... Ironiquement, Ginsberg a dû avoir recours à une autre musique pour la sortie DVD en Amérique, les contrats d'époque avec le groupe ayant complètement disparu. «On m'a recommandé ce type de Brooklyn, Frank Xavier, qui fait dans le psychédélique. Le mec s'est révélé être un génie ! ça me gêne de le dire, mais je préfère la nouvelle musique à celle de l'Airplane ­ elle délivre le même poids, avec plus de férocité encore.»

La férocité est aussi dans la performance finale de Sally Kirkland, qui fut marginalement une égérie de Warhol. «Le personnage de Joanna est inspiré de Valery Solinas. Rip est dans son genre tordu un cinéaste un peu comme Warhol, et Joanna un membre de sa ménagerie qui retourne chez lui pour le tuer. Bien sûr, elle est un double de Joe, une expression plus développée de sa noirceur.»

En 1970, le film fut un échec dont Ginsberg a mis trente ans à se remettre, ruminant son obscurité tout en faisant des travaux de monteur. Ce n'est qu'en 1999, après un passage au MoMA, qu'une ressortie en salles et en DVD permit à Coming Apart de trouver le public qu'il lui fallait, et à Ginsberg le minimum de reconnaissance qu'il convoitait à l'époque. Car Ginsberg est dans la vie comme son film, un mélange de nombrilisme effréné et de sauvage drôlerie.
Philippe Garnier "Coming Apart : Sex and fun" in Libération - 14 juillet 2004



MK2, distributeur du long-métrage en salle (puis en dvd), a senti toute l'importance du film qu'il avait entre ses mains et n'a pas lésiné sur la publicité en proposant non pas un simple rappel de l'affiche du film dans la presse, mais en créant pour l’occasion une campagne de pub visuellement splendide dont nous proposons ci-dessus et ci-dessous des exemples.


En bonus, THE END vous propose un entretien avec le réalisateur extrait du dossier de presse pour la ressortie du film. Pour lire confortablement, cliquez sur les images afin de les agrandir ou clic-droit avec la souris, afficher l'image. Enjoy !









Le film est en vente sur theendstore.com

Rétro-viseur : Ice (1969)

Sorti en dvd avec Milestone en septembre 2010 (nous en parlons ici), il nous a semblé important de revenir sur ce film admirable et déstabilisant de Robert Kramer . Entre documentaire et politique fiction, les résonances de ce film prennent une certaine mesure dans notre monde en pleine (r)évolution.

Ice peut-être considéré comme le prototype du film a-spectaculaire. Il s'agit en effet d'une oeuvre qui renonce d'emblée aux prestiges habituels du film américain - couleurs, comédiens célèbres, scénario bien agencé, images soignées - pour les remplacer par un 16mm gris, caméra à la main et son synchrone. Le cinéma américain découvre l'humilité des temps de crise politique et du même coup trouve des accents déchirants pour évoquer le drame qui se prépare dans un pays où s'accumulent chaue jour davantage les contradictions explosives.
Né en dehors du système, Ice est le résultat du travail effectué par une partie de l'équipe de "Newsreel", coopérative d'actualités indépendantes et militantes créées en 1967, à l'instigation de Jonas Mekas et Robert Kramer pour lutter contre le conformisme des actualités officielles et pour donner des événements américains une interprétation critique. Il y a d'ailleurs dans Ice un élément qui renvoie à l'activité de la coopérative, ce sont les nombreuses séquences où les membres du groupe préparent des films destinés à une utilisation comme instrument de propagande. Ice s'ouvre par un de ces films : film didactique où sont exposés, avec des textes se superposant aux images, un certain nombre de données théoriques et historiques.
Ice nous projette dans un futur immédiat. Les États-Unis se déchirent dans la guerre civile ; les tortures, les assassinats, les règlements de compte sont devenus chose courante. Les minorités opprimés - Noirs, Blancs, femmes, intellectuels, tous ceux qui refusent l’État fasciste enfanté par l'état libéral actuel - se sont engagés, en liaison avec la guérilla mexicaine, dans une lutte sans merci. Le but est clair : détruire l’État, détruire une société qui ne se définit plus que par l'oppression qu'elle exerce sur l'individu. La lutte est indécises, obscure, faite de brefs affrontements, d'enlèvements, de passages à tabac, de meurtres sommaires, d'agressions sournoises. Le pouvoir fasciste ne se défend même pas par sa police régulière, il a secrété comme un prurit des bandes de civils qui se chargent de la besogne. L'action révolutionnaire est ici le fait d'intellectuels ; pour eux l'action se mène à deux niveaux, celui de l'affrontement direct - armé - avec l'oppresseur, celui de la propagande - par la parole et par le film - auprès des masses à gagner : propagande, maison par maison, étage par étage, avec des résultats difficiles à apprécier. En ce domaine, l'efficacité ne se vérifie pas dans l'instant dans le progrès irréversible de l'idée-force du film : tout le pouvoir au peuple.


Dans la ligne de mai 68, auquel le film emprunte certaines images et certains slogans, notamment la très belle formule venue du curé Meslier : "L'humanité ne sera pas heureuse tant que le dernier bureaucrate ne sera pas dissout dans le sang du dernier capitaliste", Ice nous livre l'image d'une Amérique de plus en plus malade, d'une Amérique bloquée dans les glaces d'un hiver interminable et dont aucun signe n’indique la fin. Les combats engagés ici et là sont des combats longs, incertains, mais leur incertitude même conditionne la volonté de ne jamais renoncer. [...] Au milieu des luttes, les hommes et les femmes nous sont livrés avec leurs angoisses, leurs peurs, leurs brefs instants de bonheur, leur courage quotidien qui leur donne la force de poursuivre un combat inhumain. Tout l'art de Kramer consiste à nous montrer simultanément le plan théorique, collectif et le visage particulier de chacun des protagonistes et surtout à nous faire sentir de quelle somme de faiblesse mises bout à bout nait la force révolutionnaire. Ice nous introduit au cœur d'une dimension essentielle de l'homme contemporain : l'homme s'y définit et n'y existe que par rapport à son refus d'une société qui aliène sa liberté.


Jean A. Gili in Cinéma 70 - p136 à 138

> Ice et Milestones sont en vente sur theendstore.com
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Jean A. Gili, critique et historien du cinéma, née à Nice en 1938, est professeur émérite de l'université Paris I Sorbonne. Auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma italien (Ettore Scola, une pensée graphique ; L'Italie de Mussolini et son cinéma) vient de réactualiser son livre Le Cinéma Italien (préface Ettore Scola) aux Éditions de La Martinière. Il intervient également dans les bonus dvd de la collection "Les Maîtres Italiens" et dans la revue Positif.

Rétro-viseur : Silent Running (1972)

Déjà disponible en France dans une édition simple, dénué de tout bonus, le premier film du spécialiste des effets spéciaux Douglas Trumball (2001, l’odyssée de l'espace, Blade Runner, Tree of Life) se voit offrir une édition collector... outre manche et exclusivement en blu-ray.


En 1969, Douglas Trumbull n'a pas encore oeuvré sur Rencontre du 3ème type et Star Trek, le film, mais il est déjà catalogué à Hollywood comme "génie technologique ultime" pour avoir, dès ses 26 ans, révolutionné l'utilisation des effets spéciaux avec 2001 l'odyssé de l'espace. La SF cinématographique est alors promise à l'âge adulte, d'autant que les campus connaissent au même instant une vague de littérature et bédé de SF new-age hautement iconoclaste, volontiers poilitique et philosophique (K. Dick, Clarke, Silverberg, Herbert, etc...) et qui enterre sans menagement le scientisme optimisme des années précédentes. Trumbull s'engage dans la mouvance et profite d'une opportunité unique pour imposer à Universel un projet de SF hors du commun. En effet, le succès cosmique d'Easy Rider a fait l'effet d'une bombe, et les majors, complètement à la masse sur les nouvelles attentes du jeune public, distribuent de l'argent à tour de bras. Chez Universal, avec la garantie d'un budget inférieur à 1 million de dollars, tout réalisateur débutant peut proposer son projet fou, faire son film sans rendre de comptes, et bénéficier du final cut (!!!). Et l'on se doute que peu de gens sur place, ont dû comprendre quoi que ce soit au synopsis que leur dépose le jeune Trumbull : un groupe d'ouvrier de l'espace transporte dans d'énormes serres les derniers échantillons de flore terrestre. En leur sein, le lunatique Freeman Lowelln qui se révèle plus intime avec les plantes et les drones du vaisseau qu'avec ses collègues fonctionnaires. Lorsque, de la Terre, vient l'ordre de détruire les serres, Freeman est effrayé par la portée du geste et refuse d'annihiler le dernier paradis terrestre dans l'univers. (ATTENTION SPOILER NDR) Il assassine ses collègues et fait croire que le vaisseau a explosé en larguant des pièces (tactique de sous-marin dénommé le "Silent Running"). Il va désormais errer dans l'espace avec, pour seuls compagnons, les drones qu'il a re-programmés... (FIN DE SPOILER)
Pour donner coprs à son rêve étrange, Trumbull s'entoure de deux scénaristes qu'il estime prometteur, un certain Michael Cimino (futur Oscarisable) ainsi qu'un dénommé Steve Bochco (créateur d'Hill Street Blues, NYPD Blues, La loi de Los Angels, City of Angels, Murder One, ouf !...). Ces derniers vont notamment dévelloper les caractéristiques de la vie en groupe, qui redefinnissent de font en comble l'image jusqu'à alors usitée de l'équipage spatial militarisant. Avec un budget ric-rac et toute l'ingéniosité scientifique du monde, Trumbull accouchera de son côté d'une plétgore d'effets spéciaux réellement poussées pour l'époque (transparence en tout genre, incrustation des acteurs dans les maquettes, etc...). De plus, l'équipe trouve l'occassion de loer pour une bouchée de pain un ancien porte avion de l'US Navy, qu'ell redecore avec soin. Cette opportunité sera également lourde de conséquences dans le look normalisé du vaisseau spatial, aux antipodes de la rutilance flashy jusqu'alors servie par le ciné de SF. Et si l'on excepte les emprunts les moins pertinents à la culture pop d'alors (Joan Baez sur fond d'étoiles !), Silent Running se pose royalement comme le parrain thématique et esthétique des films de SF qui allaient traumatiser la fin de la décennie 70, Alien en tête.
Sortie en 1971 (72 en France), le film sera, comme on s'en doute, un échec (pour un millionième du budget, le Dark Star de Carpenter sera finalement plus rentable) compromettant lourdement la carrière du cinéaste Trumbull. Ses futurs projets seront jugés à l'aune de celui-ci, et généralement écartés lorsque trop "farfelus" (y compris lorsqu'en plein 70's, il proposait aux studios i, système de jeu scénarisé interactif en 3D, ingénieusement baptisé "videogame"). [...]


Rafik Djoumi in Mad Movies #145 - septembre 2002, page72

A l'heure actuelle, nous ne connaissons pas la liste des suppléments qui figureront sur le blu-ray. Nous espérons grandement que certains bonus de l'édition collector zone 1 seront repris comme le commentaire audio et le making of (Making Silent Running).

Sortie prévue : novembre 2011.

Le dvd Français est en vente auprès de THE END, nous espérons proposer le blu-ray anglais (normalement sous-titré anglais). Pour plus d'infos, contactez-nous par mail à theendstore(at)gmail(point)com

Rétro-viseur : The Swimmer | Frank Perry (1968)

En Juin 2003, Patrick Brion dans DVDvision revenait sur la carrière (tumultueuse) du film culte The Swimmer, nous vous proposons la quasi intégralité de l'article.


La Solitude du Nageur de Fond
Le moins que l'on puisse dire est que le sujet de The Swimmer, réalisé par Frank Perry (David & Lisa) en 1968, est surprenant. Vous pouvez en juger vous-même : Ned Merrill (Burt Lancaster) décide de rejoindre sa propre maison du Connecticut, distante d'une douzaine de kilomètres, en nageant, de piscine en piscine, utilisant celles de ces amis et connaissances, tout au long du trajet... L'origine de cette fort curieuse histoire est une nouvelle de John Cheever parue en 1964 dans le New Yorker. Le producteur Sam Spiegel (African Queen, Lawrence d'Arabie) s'y intéresse aussitôt et va chercher à en produire l'adaptation, souhaitant, comme d'habitude, pouvoir tout contrôler, du budget au casting, du scénario au montage. William Holden, Paul Newman, George C. Scott et Glenn Ford, contactés pour jouer le rôle de Ned Merrill déclinent la proposition, ne voulant pas apparaitre dans un personnage qui va se révéler négatif. Burt Lancaster, âgé de cinquante-deux ans, accepte, comme s'il voulait - à l'image du héros de l'histoire - se prouver à lui-même qu'il est toujours aussi jeune et que la vedette bondissante du Corsaire rouge et de la Flèche et le flambeau est encore et toujours dans une forme athlétique. Il s'entraîne d'ailleurs à cet effet avec Bob Horne, le coach de natation de l'UCLA. Le tournage pose rapidement de multiples problèmes et la scénariste Eleanor Perry, femme du réalisateur, s'oppose régulièrement à Burt Lancaster. Depuis qu'il est lui-même devenu metteur en scène (L'Homme du Kentucky, Le Flic se rebiffe), Lancaster se laisse diriger de moins en moins facilement, jugeant souvent qu'il est mieux à même que quiconque de décider ce qui doit être fait.
Le film dont le tournage a commencé en 1966 est enfin terminé en 1967 mais le premier montage est jugé catastrophique. Sam Spiegel demande conseil à Elia Kazan dont la compagne Barbara Loden joue dans le film. Prudemment, Kazan ne donne aucun avis définitif alors qu'Arthur Penn prend le parti de Frank et d'Eleanor Perry. Il se souvenait sans doute de la manière dont Lancaster l'avait remplacé par John Frankenheimer lors du tournage du Train... Sam Spiegel accepte de retourner certaines scènes notamment toute la séquence entre Barbara Loden et Lancaster, mais l'actrice refuse de participer au film et Frank Perry est tout aussi mécontent à l'idée de ces "retakes". Spiegel choisit alors d'engager un nouveau réalisateur, Sydney Pollack et une nouvelle actrice, Janice Rule, celle qui fut la superbe égérie de la beat generation dans Les Rats de cave de Ranald MacDougall aux côtés de George Peppard et de Leslie Caron. Jugeant que le film lui a déjà coûté assez cher, il offre à un contrat peu gratifiant à Janice Rule, lui garantissant qu'elle aura par testament - lorsqu'il mourra! - le magnifique tableau de Chagall Les Amants qui trône dans sa chambre à coucher. Janice Rule accepte, mais découvre après la mort de Spiegel que le Chagall en question est parti dans un musée...

Burt Lancaster, de son côté, renonce à être payé pour ces nouvelles journées de tournage. Le bruit court qu'il aurait même - pour sauver le film - payé beaucoup plus que prévu. Parallèlement au travail de Sydney Pollack, Slavomir Vorkapich, le fils de Slavko Vorkapich, célèbre pour les séquences de montage de quelques-uns des plus célèbres films de la M.G.M. (Marie-Antoinette, San Franscico, Test Pilot), assure la nouvelle réalisation de plusieurs scènes jugées moins importantes. En dépit - ou à cause ? - de tous ces remaniements, le film ne sera jamais jugé satisfaisant et ne récupérera pas son coût de production. Échaudée, la Columbia prendra d'ailleurs la décision de ne pas le sortir en France* ! Vingt-cinq ans plus tard, grâce au DVD, on peut donc le (re)découvrir et le juger peut-être plus sereinement. Malgré quelques inutiles effets de réalisation (ralentis, flous artistiques, etc) qui peuvent paraitre démodés et beaucoup trop liées aux recherches de l'époque The Swimmer ne manque pas d'une certaine sensibilité. L'Amérique est alors, notamment à cause de la guerre du Vietnam, en pleine contestation et le film témoigne de la volonté de mettre en doute le rêve doré promis par l'American Way of Life, Ned Merrill, le héros du film, n'est pas un de ces jeunes et brillants cadre qui commencent à prendre le pouvoir dans la finance comme dans la politique mais un homme usé dont on va bientôt découvrir les nombreuses failles.
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DVDvision #33 - Juin 2003, p.92-93

*Différents échos annoncent au contraire une sortie technique en France en mai 1968 pendant les célèbres événements. Le site Internet IMDB, lui parle d'une sortie en septembre 1968. Encore des éléments qui renforcent le caractère "maudit" du film.